lundi 30 juillet 2007
Déviation
30 07 2007C’était la route qui passait sur le côté de la maison. On l’appelait ainsi, elle avait été construite pour détourner les véhicules de la traversée de la ville, à une époque où l’autoroute ne reliait pas encore Paris au « Midi ». Devant la maison, une cour avec deux tilleuls et une rangée de lilas. Sur le côté droit, des fleurs puis des légumes de même que derrière : une allée de graviers longeait la maison puis le fil à linge et une haie d’hortensias car c’était le nord, une autre de cassissiers et les alignements habituels d'un potager. Des fraisiers bien sûr, et aussi des groseilliers. Tout au fond du jardin, des cabanes pour les lapins. Le jeudi, il fallait aider ma mère à arracher de l’herbe pour les nourrir, le long de la déviation…Il fallait également désherber à la main les allées. Le soir mon père inspectait et les reproches pleuvaient.
Je dois avoir trois ans. Lorsque nous jouons devant la maison, le bruit de la circulation n’est pas trop important car une autre maison fait barrage. Mais derrière, il est beaucoup plus intense, juste un champ et la déviation en ligne droite longe le jardin à environ trente mètres. Lorsque je suis avec mes sœurs ou ma mère qui ramasse le linge ou nourrit les lapins, le bruit est bruit, tout simplement. Si par hasard je me retrouve seule à cet endroit, alors que survient dans le lointain un camion, mes jambes se dérobent, le bruit se fait monstre, il envahit mon cerveau et mes limites deviennent floues, l’impression que je vais disparaître. Je reste clouée sur place. Quand enfin le bruit s’éloigne, je me ressaisis et toute tremblante, le cœur cognant dans ma poitrine, je cours devant la maison et me jette dans les jupes de ma mère qui, ignorant tout de cette grande frayeur, ne comprend pas pourquoi je me précipite ainsi contre elle.
J’en ai gardé une sainte horreur des bruits de trafic routier, de l’ombre du nord derrière les maisons et une réputation de « grosse brute »….
Un jour, trois jeunes anglaises faisant du stop ont été happées par une voiture, à la hauteur de la maison voisine. Deux sont mortes. Quand nous longions cette route pour aller chez ma tante, à quelques kilomètres de là, je tremblais tout le long du chemin. Il m’arrive encore d'en faire des cauchemars et de chercher un autre itinéraire pour arriver chez ma tante.
Je suis retournée voir la maison l’année dernière et je me disais que les tilleuls de la cour, qui ont près de cinquante ans, devaient être gros. Eh bien non, depuis quarante ans que j’ai déménagé de cet endroit, ils n’ont pas autant changé que je pensais.

L'un des deux tilleuls, devant la maison bordée par la déviation, devenue maintenant autoroute. J'ai passé mon enfance à cet endroit, de un an à onze ans.