J'avais prévenu Hari : même s'il trouvait rigolot de faire de Mia sa prisonnière en refermant sur elle le portillon qui mène au jardin, au sommet des trois marches qui dominent la cour, il n'avait pas le droit de toucher à cette grille ancienne, de crainte de voir des doigts écrabouillés entre deux morceaux de fer. Je garde dans mon souvenir l'image des bouts de doigts sanguinolents de ma soeur cadette après que ses trois aînées les lui aient violemment coincés entre le mur de ciment et le portail des voisins, ce dernier servant de "balançoire horizontale". C'était grave, il était environ 20h30 et dans mon quartier, personne n'avait le téléphone, pas de voiture non plus. Mon père sauta sur son solex afin d'aller prévenir mon grand-père qui arriva avec son automobile. Il transporta la blessée à l'hôpital, d'où elle ressortit vers 23 heures, la main emmaillotée d'un gros pansement. Il y avait eu plus de peur que de mal, pas de fracture ni d'ongles arrachés.
Il n'y a pas eu de main blessée. Je les ai quittés des yeux un instant, Harri tournait en vélo dans la cour et Mia, toute habillée mais nus-pieds, faisait des passages dans le reste d'eau de la mini piscine pour s'amuser ensuite à observer l'empreinte de ses pieds sur le ciment de la cour. Je ponçais des perles polymère, installée dehors à la table de jardin afin de les surveiller. J'ai soudain entendu les hurlements de Mia, j'ai bondi vers les cris et trouvé le vélo posé par terre et à côté, la grille étalée sur le sol à un mètre de l'escalier, Mia dessous et Harri dessus, l'air ébahi. Ce dernier ne se plaignait pas, je l'ai vivement dégagé et ai attrapé Mia qui se tenait la tête, je tremblais et ce n'était pas le moment. Tout de suite, j'ai vu l'oeuf qui gonflait de plus en plus à la naissance de ses cheveux, au-dessus de son oeil droit. J'en ai senti un deuxième au sommet du crâne. Pas d'autres blessures, elle pleurait et je la serrais contre moi. Je lui ai dit : "je vais t'emmener à l'hôpital", elle s'est alors calmée et s'est blottie contre moi. Elle a continué de pleurer doucement. J'ai vérifié : "tu me vois, tu m'entends, tu as envie de vomir ?". J'ai pris le tube d'arnica et lui en ai étalé une couche, renouvelant ses cris car ça piquait, la première bosse laissant voir une trace rouge d'où ne perlait pas de sang. Quand elle a cessé de pleurer, j'ai demandé : "as-tu mal à la tête ?". En dehors des deux bosses, non. Alors j'ai essayé de comprendre et questionné Hariless : "je voulais refaire la prison, je suis monté sur la grille et elle est tombée." Impossible de comprendre dans ses explications embrouillées s'il était côté cour ou côté jardin, comment la grille était tombée et avec quelle force elle avait pu s'écrouler sur Mia, augmentée du poids d'Hari. Lui avait un peu mal en bas du dos. Bizare, s'il était côté jardin comme je me l'imaginais. J'ai calmé tout ce petit monde et reporté un éventuel recours aux urgences, surveillons et on verra. Je les ai intallés devant un dessin animé, je suis allée relever la grille. Bigre, quel poids, mon coeur s'est emballé ! Les gonds se sont rompus nets, pourtant pas plus rouillés que ça. C'est bien ce qui me semblait, Mia est une miraculée !
Ce n'est qu'après une nuit de sommeil qu'Hari, sorti de l'émotion d'avoir blessé sa jeune amie, a pu m'expliquer son exploit : il était côté cour, ainsi que Mia. Il a laissé son vélo et sauté sur la grille en déclarant qu'il allait la faire prisonnière. La grille a cédé et est d'abord tombée tout debout. Comprenant le danger car il sentait Mia juste derrière lui, Hari a essayé de la retenir de toutes ses forces, basculant avec elle à la renverse, au bas des trois marches. La grille a fait un demi-tour sur elle-même pour se retrouver debout au bas de l'escalier avant de venir percuter Mia, Hari toujours cramponné à elle afin de l'arrêter dans sa chute. Du coup je ne sais plus si j'ai deux miraculés ou un !
Je suis quelque peu traumatisée, j'ai toujours peur qu'un accident arrive mais celui-là, je ne l'avais pas imaginé. Ma soeur, qui a été assistante maternelle, me dit que j'aurais dû attacher la grille qui ne fermait pas. Oui, encore aurait-il fallu que j'en pressente le danger. Elle, ayant suivi des formations, imagine mieux que moi ce qui peut représenter un risque. Je sais d'autre part qu'on ne peut pas faire confiance à un enfant avant au moins l'âge de 10 ans. Hari n'en a que 8. Bien que prévenu d'une interdiction sous peine de punition, il n'est en rien responsable de mon imprévoyance.
Le reste des vacances s'est bien passée, Hari est reparti ce matin et il nous reste deux jours, à Mia et à moi, pour apprécier un peu de calme avant lundi, jour où je la ramènerai chez ses parents. Tous deux garderons un bon souvenir de ces deux semaines de vacances, moi aussi, à part cette fêlure qui, comme elle zèbre le front de Mia, atteint la confiance que je mettais en mon personnage de Mamouchka.