jeu 28 juin 2007
Du racisme
28 06 2007L'année de ma classe de quatrième, ma prof d'histoire - géo, dont la mère enseignait le français en Algérie, nous proposa de correspondre avec des ados de notre âge : c'est ainsi que je commençais une correspondance avec une jeune fille de mon âge. Ma soeur, d'un an plus âgée que moi, se mit elle aussi à écrire à la soeur de mon amie.
Elle s'appelait Souâd, j'ai oublié son nom de famille. Elle vivait à Berrouaghia et allait au collège tout comme moi. Ses préoccupations étaient les mêmes que les miennes, celle d'une adolescente de 13 ans qui commence à regarder les garçons et à espérer attirer l'attention de l'un d'entre eux. Elle bénéficiait de la même liberté que moi, c'est à dire celle accordée aux enfants de 13 ans des années 70 : cinéma en "matinée" ou flânerie au parc avec des camarades le dimanche quand il n'y avait pas de promenade familiale obligatoire, et ce jusqu'à 18 heures dernier carat. Le samedi après-midi était réservé aux devoirs puis au lèche-vitrine en ville, entre soeurs et parfois avec ma mère quand il était temps de changer une paire de chaussures ou un vêtement devenu trop usagé ou étriqué. Quelques sorties exceptionnelles en soirée, toujours accompagnées d'un adulte pour des évènement tels que le bal du 14 juillet et le feu d'artifice, ou pour une représentation au théâtre où nous conduisait mon grand-père. Nous étions heureuses de ces libertés, pas forcément accordées à toutes les jeunes filles de notre âge. Seule la sortie pour le carnaval nous était autorisée sans adulte mais il fallait rester entre soeurs.
Mon père était raciste.
A cette époque, j'avais une connaissance très limitée de la population immigrée. Mon seul contact avec elle avait lieu lorsque je passais devant le chantier d'un immeuble en construction : des hommes me regardaient et m'apostrophaient dans une langue étrangère...Il y avait eu la guère d'Algérie, à laquelle mon père avait échappé ayant déjà trois enfants mais mon oncle l'avait "faite" et en était revenu fort mélancolique pour le restant de ses jours. Il était parti juste après ma naissance. S'il n'a jamais évoqué ce qu'il y avait vécu, il ne tenait pas non plus de propos racistes, contrairement à un autre oncle et à mon père. Pourtant, cet autre oncle venait tout droit d'Italie et mon père était descendant d'espagnol par son père, arrivé en France lors d'une vague d'immigration blanche, dans les années 20.
Une autre vision m'était donnée par mon grand-père. Homme engagé depuis 1933, il mettait tout son temps libre au service de la collectivité et il a travaillé pour sa ville tout au long de sa retraite. Il avait notamment un rôle de responsable au bureau du logement et présidait la commission. Mon grand-père recevait personnellement les gens qui avait un besoin urgent de se loger et, à l'heure où de grandes barres HLM sortaient de terre, le regroupement familial commença d'être plus facile pour les travailleurs immigrés. Avec quel plaisir il accueillait ces hommes qui mettaient en lui toute leur confiance ! Le bouche à oreille fonctionnait bien pour ensuite connaître son adresse et lui rapporter un souvenir de la "kasbah".
Ma grand-mère adorait le clinquant, les théières et autres plateaux argentés, magnifiques au demeurant, trônaient donc en bonne place dans son salon. Les tapis recouvraient le sol et les tables. J'aimais bien aller chez elle, quel dépaysement ! A la maison, ce n'était pas le même son de cloche. A chaque repas, mon père prenait la parole et la gardait. Entre ses diatribes contre les arabes et les critiques de ses chefs et patrons en général qu'il fallait tous abattre, afin de ne plus l'entendre, je fermais mes écoutilles et m'échappais par le rêve, vers des pays lointains. Je ne me souviens plus lesquels mais je pense que l'Algérie en faisait partie. En effet, j'ai comme une nostalgie de ce pays, depuis mon adolescence.
Les évènements dramatiques qu'a connu ce pays ces quinze dernières années m'ont beaucoup marquée. Je continue cependant de rêver qu'un jour, il me sera possible d'aller vivre dans ces contrées mais je ne vous cache pas que mes espérances s'amenuisent au fils des ans.
Je me demande souvent ce qu'est devenue Souâd.