vendredi 15 juin 2007
de fil en aiguille
15 06 2007Il y a quelques minutes, en cousant des petits boutons sur une brassière tricotée pour ma future petite-fille, je pensais à ma mère, qui m'a inculqué ce goût pour les activités manuelles en tout genre.
Contre son gré, car elle aimait l'école et aurait voulu aller au lycée, elle avait appris le métier de "culottière" chez un tailleur. Probablement influencé par un médecin, mon grand-père avait décrété que sa constitution fragile ne l'autorisait pas sans risque, à poursuivre une scolarité vers autre chose qu'une activité manuelle.
Je ne sais pas si son apprentissage fut plus facile que la poursuite d'études. En effet, je me souviens de l'atelier du tailleur comme d'un endroit sombre et humide. En plus de ses six journées de travail hebdomadaire ainsi que des trajets effectués en bicyclette 4 fois par jour, ma mère devait assister aux cours du soir, je ne sais pas combien de fois par semaine, afin de passer l'examen du CAP. Les 40 heures étaient largement dépassées...
Vers l'âge de 15 ou 16 ans, après une scarlatine, elle contracta une "danse de Saint-Guy". Pendant mon enfance, j'entendis souvent, raconté par elle-même ou par ma grand-mère, la description de cette maladie, qui la paralysa et lui fit garder le lit deux bons mois. Le traitement était à base d'arsenic qui lui était administré dans de la confiture. C'était en 1946 ou 47, les restrictions de ravitaillement avaient encore cours. Mon grand-père avait obtenu le droit à "un quart de lait" pour la jeune malade. Sa soeur, de deux ans sa cadette, devait aller chaque matin, avant l'école, chercher ce précieux breuvage à la ferme, distante d'environ 3 kilomètres. Le seul véhicule disponible était la bicyclette de ma mère. Or, celle-ci était catégorique : pas question de lui prêter, fut-ce pour aller lui chercher son lait ! Alors, de temps en temps, en douce, ma tante empruntait quand même le vélo...
L'huile aussi devait être rationnée : les couinements de la chaîne faisaient immédiatement réagir la jeune malade qui, depuis son lit, couvrait sa soeur d'invectives. Beaucoup plus tard, ma tante m'avoua qu'elle continua à utiliser l'engin en prenant le soin de le porter sur une cinquantaine de mètres.